ICI l’ombre

Le franc sait qu’il ne parle pas au franc sait qui ne parle pas au franc sait qu’il …

 

ICI il n’y a pas de place pour le blabla social. Même pas le bonjour du matin. Et c’est tant mieux. On n’y vient pas pour ça. Il y fait noir, gris, froid ; c’est industriel, un peu sinistre mais très beau, avec des horizons chahutés et profonds ; des découpes claires sur un ciel très élégant. Parfois un grand soleil inattendu surplombe les friches. Un environnement pour tourner un remake de Stalker, en résumé.

 

On arrête là la soupe de romancier puisque vous avez compris la nature du paysage.

C’est bien d’avoir un petit décor dans la tête pour poser des mots dessus mais point trop n’en faut.

L’action, le personnage principal n’est pas la solitude au sens où on l’entend souvent, avec son petit accent tristouno-péjoratif « je me plains de mon sort », mais l’importance de cette solitude ; en quoi elle manque partout, tout le temps dans ce monde qui n’a pas l’air quoi savoir en faire, qui la dénigre à longueur de sens commun en la traitant comme un poison vicieux, le résultat d’habitudes néfastes.

 

L’isolement des individus, l’interruption des communications directes « spontanées », la suspension du partage incessant sont les remèdes à l’hystérie collective et la dangereuse frénésie euphorique ou violente qui l’accompagne. Ce n’est pas la technologie qui est à remettre en cause ; ce sont les mots et les pensées et non-pensées qu’on y dépose. Assez peu revendiquent de se taire. Evidemment, ça semble difficile de parler pour dire qu’il ne faut rien dire. Par contre il faudrait parler pour générer ces périodes ; il faudrait en fait, en parler pour maintenir autant que possible à la conscience oublieuse, la vague notion que la solitude de chacun apporte alors le silence au « monde » et ça n’est que bénéfice pour lui.

 

Ce qui se passe en substance :

Les marginaux d’hier (homophiles, trans-machin, sex-trucs …) se « libèrent » et se racontent que c’est bien. Comment se libèrent-ils ? Avec les arguments de la norme (mariage mon cul, sex art, LGBTBGTTGBTGV … ). Dans les faits, pas d’intégration, pas de renversement de vapeur, pas de prise de pouvoir ; non, on se fait « accepter », voilà tout.

Se faire admettre (aller se faire admettre), c’est bien l’inverse d’une victoire quelconque. Ça suppose qu’une entité autre, plus vaste, plus décideuse doit délibérer, accepter, tolérer, légitimer pour finalement dire « oui, on veut bien vous considérer comme nous ». Et les autres de s’exclamer : « Fantastique. On l’a bien mérité après tant d’années de mise à l’index ; profitons-en, rentrons par la petite porte, intégrons-nous, intégrons-nous ; faisons admettre nos valeurs ».

 

Pour moi, le corps à ce prix là, c’est non. Le sexe libre sous contrainte d’être populaire et forum-isé, sujet à joyeux débats publiques, c’est non. La nudité, parce qu’elle serait le costume naturel de tous, c’est non. Ce ne sont pas les bonnes raisons et elles nuisent toutes à « l’art » qui était l’unique motif de fond à ce que de vraies marges existent.

 

Et l’art c’est la pensée qui tour à tour, suit et mène à son chemin propre. L’art ça ne se partage pas ; ça se côtoie ; ça se fréquente prudemment comme les espèces sauvages rôdent dans la même savane, simultanément, bizarrement proches et brutalement à distance selon les heures et les rituels qu’impliquent la chasse et la fuite.

 

La part de soi, celle que l’on ne livre jamais tout à fait, il ne faut de ce fait, pas faire comme si on pouvait la livrer complètement. La sincérité absolue et entière est une escroquerie commerçante à afficher à la devanture des grandes surfaces et des banques, une idéologie bidon qui sied mal à la constitution du psychisme humain. C’est là notre sujet réel derrière toutes les questions qui nous séparent et nous inquiètent, cette non-existence de la matière sincère. Non, il ne faut pas faire comme si on pouvait la dire entièrement. Il ne faut pas faire comme si on était libre de nous en affranchir en dépit de tout. C’est un postulat abusif, terriblement faux et qu’on ne saurait rendre vrai même avec la plus grande puissance financière et politique du monde. L’erreur est de croire que ça a à voir avec la lutte des classes. Le revers de la médaille de qui se pense totalement libre d’être, s’appelle simplement l’imbécillité, pas l’affranchissement. Celle de l’esclave inconscient de son esclavage. Oui, c’est relativement facile de s’affranchir d’un repère fixe ; d’être un Spartacus de l’idéologie. Mais la nature humaine, ça n’est pas ça et pourquoi perpétuellement se refuser à la considérer sous sa forme plus vraisemblable. Celle d’un marécage mouvant, dont les fluctuations sont insaisissables en tant qu’images prises à des instants donnés. On ne photographie pas l’être profond. Il se refuse à tout portrait, ni en pied, ni en foule. Et aucune gesticulation de l’Histoire n’a jamais modifié ce postulat semble-t-il. L’inconsistance valseuse des points de vue et la constance de l’arrière-pensée qui ne peut se dire et ne se dit jamais plus secrètement que lorsqu’elle s’affiche, font conjointement l’individu social. L’individu « vrai » qui se risque hors de sa chambre d’isolement, lui, s’évanouit au contact de l’air. Il se refuse à s’incarner lisiblement à travers ses propos et ses actes. Toutes ses paroles sont fausses du simple fait de l’existence de leur strict opposé en arrière plan de son esprit. Ainsi toute croyance qui veut ramener et fixer l’homme à un modèle discernable est usurpée. Certaines religions ont bien raison de refuser l’iconographie de Dieu. Elle disent ainsi, bien malgré elles, que c’est bien l’homme qui a fait Dieu à son image et que celle-ci ne peut s’exposer ni se voir ; à peine se laisser localiser sur le radar de l’approche artistique à travers les cercles concentriques d’une onde de choc délimitant la Zone. Nous n’en saurons pas davantage.

La liberté conquise n’est pas celle pour laquelle on se bat.

Toulouse - Près de l'Oncopole - David Noir

Toulouse – Près de l’Oncopole – David Noir