« Le talent ça serait de te plaire hein ? »

Je pars souvent d’une phrase agressive comme celle-là le matin. Toutes ont chez moi la même origine et toutes aboutissent au même sentiment. Je me réveille chaque jour avec la haine du monde ; une rage féroce envers cet univers social dans lequel je ne peux qu’être frustré de ma privation d’autonomie ; de mon aliénation obligatoire aux autres ; affective, financière, familiale, professionnelle. On appelle ça la relation. Aucune n’advient et ne se déroule tout à fait comme je le souhaite. Ma grande faculté d’adaptation m’est une violence absolue et totale. Je hais les relations qui m’y contraignent.

David Noir Production - Deus - Joues-tu nu ?

David Noir Production – Deus – Joues-tu nu ?

On est agressif envers les autres quand on pense qu’ils sont conscients de leur saloperie. Mais je crois en définitive qu’ils ne le sont jamais tout à fait. Pas même les plus « méchants » ou plutôt, relativement à soi, les plus néfastes. Des névroses sur pattes sont partout au pouvoir ; à toutes les places de pouvoir, y compris aux échelles de pouvoir les plus réduites ou intimes. Leur expression soudaine incombe bien souvent à celui qui l’a laissée malheureusement surgir chez la personne avec laquelle il échange. En effet, rien n’est plus facile que de faire naître un endroit de pouvoir dans quelque situation que ce soit où l’amitié absolue n’est pas certaine de régner et où la tentation de l’abus est une menace potentielle. Il suffit de se soumettre un tant soit peu, ne serait-ce que par un très léger fléchissement de « l’âme » ou un dévoilement trop hâtif, pour créer une bulle de pouvoir face à soi, bientôt muée en une loge de pouvoir. Le fantasme de l’agresseur comme de l’agressé sous forme de projection mentale inquiète ou belliqueuse, sera le gonfleur de cette petite bulle extensible. L’augmentation de son volume lui donnera rapidement une forme plus structurée.
Des milliards de milliards de ces alvéoles composent le gros de la ruche du monde. Je crois que personne ne souhaite réellement leur destruction pourtant possible. À l’échelle des peuples, les « révolutions » sont des concepts chimériques toujours destinés à faire le lit d’autres natures de pouvoir qui s’avèrent finalement les mêmes que leurs prédécesseurs. Les révolutions sont simplement des fenêtres dont on agite les battants quelques secondes pour « renouveler » un peu l’air. En pratique, l’air ne se renouvelle jamais. Un peu d’air frais se mêle à l’air ancien, voilà tout.
Pour calmer l’arrogance violente des pouvoirs, petits ou grands, je crois que la première des solutions est de leur faire honte, sans toutefois les humilier. Il faut pour cela, montrer à son interlocuteur, par un regard plus étonné qu’accusateur mais précisément ciblé, que l’on a remarqué à cet instant une défaillance étrange dans son comportement ; un débordement émotionnel incontrôlé qui a failli nous atteindre. Il faut réagir promptement et faire exécuter cette intention vivement par ses yeux et son expression, de façon à ce qu’elle soit perçue dans l’instant où la remarque arrive. Cela constitue un premier avertissement, bienveillant mais ferme qui doit laisser l’autre dans l’embarras. Si ce n’est pas le cas et que l’arrogance l’amène à maintenir une tension, c’est qu’il a l’intention de passer à une phase d’agression supérieure. Il est indispensable alors d’adapter au mieux sa tactique de défense.

Vivre ensemble ; ah ah ah ! La bonne blague.

Perdre un ami s’avère en définitive à chaque fois un soulagement. La relation arrivée à terme a pourri, puis s’est désagrégée, totalement. Arrivé au bout du compte, après un lot conséquent de tortures et de souffrances morales, comprendre qu’il n’y aura pas de solution, est finalement, toujours pour moi, une libération. Revenue à la terre, il arrive dans certain cas que la relation repousse ; radicalement différemment au fond, malgré les apparences. C’est n’est pas une reprise mais bien une réincarnation sous une autre forme, obéissant désormais à d’autres lois. Une sorte de rééquilibrage après erreur comptable. Le bilan des illusions entretenues sur la période peut être lourd.

Et je me répète « Tout ça n’est qu’une illusion, tout ça n’est qu’une illusion ».

Communiquer. Une horreur comme un mur. Une déferlante. La discussion avance comme sur un champ de bataille. Des troupes en rangs serrés ; des mots suivant un chef empanaché. À mon commandement, feu. Vos mots arrivent sur les miens dans un fracas terrible de blagues et de petites phrases. Vous m’y entrainez sans que j’aie le temps de redresser ma situation. C’est un carnage. Viens l’artillerie. Des lignes de chars surgissent poussant toute tentative d’intelligence hors du périmètre comme des pelleteuses de chantier. Impossible d’être profond. Interdiction de nuancer. Place à la stupeur stupide et atterrée dans le monde du raisonnement facile entre deux bouchées d’apéritif. Mais que défendez-vous donc de si indéfendable dans ces contrées mondaines, derrière vos palissades de fortune ? Et quelle fortune ! Si bonne, si belle la fortune ; la richesse des apparences. Je souffre comme un prisonnier mais tout se précipite ; il faut diner.
Il n’existe aucune place naturelle à mes yeux pour ces rencontres. Le terrain est trop glissant. Il y pleut des cordes nouées. Impossible d’en défaire leurs fibres de chanvre vicieusement serrées par l’humidité des langues qui s’agitent en tous sens ; des bouches qui profèrent des vanités. Quelle terreur ambiante s’instaure dans ces soirées ?